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Accueil > Nos articles > Interviews Stars > Rencontre avec Paule Salomon.
Rencontre avec Paule Salomon.
Propos recueillis par Marjolaine Watelle
 
Depuis « La sainte Folie du couple », Paule Salomon, philosophe et thérapeute, développe une approche aussi libre que singulière de l’épanouissement de soi. A l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage « Gourmande Sérénité »*, elle nous honore de sa présence, en acceptant de répondre à quelques questions sur la relation homme-femme....


-  Paule, vous avez publié plusieurs ouvrages en référence au couple, vous avez longuement travaillé le sujet... Quelle est votre sentiment sur le couple homme-femme : est-il possible ou est-ce que le partenaire est toujours une projection de soi ?
Votre question implique déjà une odeur de doute. En ce début du XXIème siècle serait-il possible que nous soyons pessimiste, que nous ne puissions plus croire à la valeur du couple, à sa pérennité, alors que nous en avons fait pendant des siècles le socle de notre civilisation. Définitivement, nous sommes plus lucides sur les mécanismes affectifs qui régissent nos choix amoureux. Le partenaire apporte une réponse à nos incomplétudes, vient soulager de façon plus ou moins illusoire un manque et la rencontre comporte pour chacun un programme d’évolution. L’enthousiasme amoureux se nourrit d’admiration plus ou moins projetée. Tu es cet artiste que je ne suis pas. Tu es ce dirigeant que je ne suis pas. A travers toi mon apprentissage de la vie se complète, le secret de ce que tu es m’est révélé. Avançant vers toi, je vais pouvoir avancer vers moi. Trop souvent ce programme d’échange avorte, chacun reste campé sur ses positions de départ. Le conflit s’amorce, la séparation aussi. Paradoxalement le choix amoureux qui naît de la complémentarité, naît aussi de la similitude, je t’aime parce que tu me ressembles, tu viens me conforter dans mes appartenances familiales ou culturelles ou du moins, je souhaite que ce soit le cas et je projette une entente idéale. Ainsi chacun se montrant sous son meilleur jour et chacun prenant ses désirs pour des réalités, le couple s’embarque pour un voyage qui prendra l’eau rapidement. Deux personnes prisonnières d’un ego à la fois faible et fort, mal assuré et débordant, ne peuvent prétendre d’entrée de jeu à la liberté intérieure de l’amour. Les projections positives seront suivies de désenchantement puis de projections négatives et la guerre des egos redoublera la guerre des sexes, toujours historiquement latente dans chaque histoire d’homme et de femme.

-  En un mot, « l’Amour » est-il possible ?
Vous écrivez l’amour avec un grand A, et pourtant nous faisons partie de ceux et de celles qui aimeraient bien nettoyer l’amour de ses mystifications romantiques. Aimer et vivre ensemble ne bénéficient pas d’une connaissance innée. Pendant longtemps le couple a tenu pour des raisons sociales, économiques et familiales, maintenant on lui demande de correspondre à une réalisation individuelle dans les domaines du désir et de l’amour. Ce changement d’objectif doit s’accompagner d’une évolution, d’une conscience différente. Comment passer d’un amour romantique à un amour conscient ? C’est en répondant à cette question que nous pouvons espérer qu’un couple dépasse le stade fusionnel puis celui de la lutte de pouvoir, et n’achoppe pas sur le conflit. Pour chacun l’amour est de l’ordre du dépassement des intérêts de l’ego, il aborde les rivages de l’inconditionnel, de l’immatériel. Tant que je ne joue que pour moi, je suis un prédateur pour l’autre et l’amour que je lui propose est un leurre que j’agite pour masquer mon avidité. L’amour suppose dans le jeu de la personne un véritable retournement, une conversion et encore n’est-il pas certain qu’on puisse parler d’amour au niveau de la personne. Disons que le partage devient un plaisir plus fort que l’accaparement et la possession. « Faire du bien à l’autre » comporte une part de guérison pour soi. Il ne s’agit pas véritablement d’altruisme au sens où on l’entend habituellement, car aucun des deux ne s’oublie pour l’autre. Il s’agit de passer ensemble la même porte, de guérir l’un par l’autre. Or dans tout couple il y a un potentiel de guérison à découvrir. A partir de là, la confiance et l’amour trouvent à s’enraciner et à fleurir. L’amour est un sentiment qui demande un processus d’affinement intérieur et de respect mutuel de l’espace dont chacun a besoin pour se développer.

-  Que dire de l’état amoureux, qu’est-ce qui le caractérise ?
L’état amoureux comporte une révélation d’ordre métaphysique autant que physique. Il soulève au-dessus du petit soi et il met en relation avec le grand Soi, le noyau intérieur de l’être. Tout se passe comme si nous devenions des initiés au moment où l’amour nous trouve. Je n’aime pas employer l’expression tomber amoureux, je préfère monter en amour qui me paraît plus juste. Les cinq sens sont sollicités pour nourrir l’être et le sens de la vie. Le ciel paraît plus bleu et le pain plus croustillant, quand à la musique elle nous transporte littéralement surtout si elle s’adresse au cœur. Très naturellement nous sommes portés au centre de l’instant, nous respirons plus allégrement, nous nous sentons unifiés, en accord avec tout ce qui existe. Ainsi pendant quelques instants, quelques jours, quelques mois, plus rarement quelques années nous acceptons le monde, nous jouissons de notre présence au monde et la folie donne la main à la sagesse. Ainsi par la grâce de l’état amoureux nous pénétrons dans le royaume de l’unité et nous en garderons des traces ineffaçables qui nous donnent la force de continuer notre évolution , de traverser la guerre de pouvoir, l’enfer du conflit, sachant confusément qu’une éclosion nous attend sur la spirale, que nous pourrons user notre violence et retrouver notre légèreté dans une prochaine étreinte ...ou une prochaine rencontre

-  Qu’évoque pour vous le nombre croissant de divorces en France ?
Il est clair que malgré la finesse des analyses, les outils de prise de conscience, la multiplicité des articles et des livres, le développement personnel n’a pas pu encore mettre en place à grande échelle une éducation des couples qui permettrait de franchir ce que j’appelle les trois premiers stades du couple**, les stades archaïques du fusionnel, du dominant-dominé et du conflit. Des outils existent, d’autres pourraient être mis au point, simplifiés et généralisés dans un cadre équivalent au planning familial français. Tous les couples ont besoin de connaître quel scénario familial est enclenché chez chacun, où se situe la blessure d’amour initial du partenaire, comment l’un et l’autre ont enregistré et développé des mécanismes de domination et de soumission. Une ouverture à l’histoire familiale de l’autre permet de mieux comprendre, d’augmenter son seuil de tolérance aux dérapages de comportement. Dans un couple où l’un se sent écrasé par la dominance de l’autre, il faut parfois peu de choses pour permettre un changement, une fluidification mais l’intervention neutre d’un tiers est déterminante. Il est important aussi de constater que la conscience globale de l’humanité reste toujours prisonnière du conflit, des luttes de territoire et d’accaparement. Les couples sont le reflet de cette conscience collective et vice-versa.

-  Le désir est-il compatible avec la sérénité ?
Oui quand il n’est pas séparé, coupé de l’unité. A mon seul désir dit la Licorne. Si tous mes désirs convergent dans la même direction, si je vis de manière centrée tout ce qui se présente à moi, si chaque vécu se transforme en plénitude de la conscience, si je ne cours pas aveuglément sur la ligne passé-futur, je remplis la coupe de la présence, j’habite mon corps, j’ensoleille mon existence et la beauté exsude des mille riens de l’existence. La pensée tantrique abrite cette réconciliation profonde avec la vie profane, le multiple et les cinq sens. Tout aborder dans un esprit différent...

-  Que penser de la fidélité ?
Avec cette question nous repassons du côté de la personne avec ses limites et son processus d’évolution. « Bienheureuse infidélité » est un titre aussi paradoxal que « Gourmande sérénité », et ces deux livres avancent sur la même voie, en osant inclure les aspects les plus passionnels de l’être. La fidélité n’est une vertu que dans la mesure où elle ne masque pas une possessivité exclusive et enfermante. La fidélité à soi-même sert de socle à la fidélité à l’autre, et à ses engagements. La fidélité dans le couple permet de construire une relation dans la durée, mais elle ne peut pas être artificielle, mentale et forcée. Pour qu’elle reste authentique, elle doit s’exercer dans le cadre d’une certaine forme de liberté. Aucun désir vivant ne s’accommode d’une cage. Le besoin de sécurité affective est souvent névrotique et crée des couples fermés d’où le désir s’absente. A chacun de trouver son mode d’ouverture, ce que j’appelle l’érotisation de l’être, et qui ne sous entend pas obligatoirement des relations sexuelles. Le mot infidélité est connoté négativement, c’est un des derniers tabous, il s’agit de le dédramatiser, de le sortir d’une pression morale, d’un poids de culpabilité et de honte égotique. Personne ne veut être trompé, personne ne souhaite être le bourreau de l’autre. Tous ces schémas sont vieillissants mais encore très actifs. Peut-être faudrait-il remplacer le mot infidélité par le mot fidélité plurielle. Il n’est pas inconcevable de répartir son affection sur plusieurs membres de la famille, ne peut-on pas aimer deux femmes ou deux hommes ou plus au cours de sa vie. Nous concevons des monogamies successives, une polygamie affective reste hors norme mais non pas condamnable.

-  Votre dernier livre « Gourmande sérénité » donne-t-il des clés pour mieux vivre son couple ?
Oui, de livre en livre, depuis la Sainte folie du couple qui est maintenant en poche, je tente de donner des clefs. Avec le dernier : « Gourmande sérénité » je pose la question : Peut-on vivre en couple et rester serein ? La sexualité n’est-elle pas un facteur de désordre passionnel ? je répondrai qu’aucune forme extérieure ne garantit quoi que ce soit. L’abstinence et le célibat ne sont pas des garanties de sagesse. Je propose même d’envisager de vivre en couple selon un nouveau code amoureux qui comporte sept engagements.
Le premier engagement consiste à s’assumer soi-même dans la constance de son humeur, de se sentir responsable et créateur de sa vie, donc de renoncer à faire porter à l’autre la responsabilité et le poids de son vide. Une respiration consciente plusieurs fois par jour peut aider chacun à remplir la coupe de l’être.
Le deuxième engagement porte sur une vigilance à ne pas s’identifier aux jugements et qualificatifs portés sur soi.
Le troisième incite à détecter et énoncer le plus clairement possible ses besoins et à ne pas supposer que l’autre peut les deviner.
Le quatrième engagement me sollicite dans l’écoute des besoins de l’autre et m’invite à répondre favorablement à l’un au moins de ces besoins. La réciprocité est vraie aussi.
Dans le cinquième engagement je considère que nous devons faire un échange hebdomadaire d’au moins trente minutes en se posant l’un en face de l’autre pour parler de soi, de ce que l’on ressent en positif comme en négatif. Le sixième place toute tension et conflit comme une priorité : prendre le temps et l’espace d’en parler. Le septième engagement propose le silence ensemble comme un facteur d’harmonisation aussi important que la parole, silence de la méditation ou d’un échange vibratoire amoureux.
Ce que je propose est simple, facile à comprendre pour le mental et pourtant ceux qui pratiquent en couple dans cette ouverture restent l’exception. L’aide d’un intervenant peut être nécessaire pour instaurer des règles de pacification et de compréhension mutuelle avant que la situation ne devienne explosive.

-  Dans votre dernier livre vous évoquez le troisième sexe, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Plus exactement je pose la question : le troisième sexe existe-t-il ? Au-delà du masculin et du féminin, j’ajouterai du réceptif et de l’actif, y a-t-il un troisième terme, une dimension androgyne qui échappe à la dualité. Nul doute que cet androgynat est en route en chacun de nous. L’humanité en rêve depuis toujours et chacun de nous participe à cette évolution. L’être nous cherche depuis le premier souffle. L’échange des souffles deux à deux n’exclut pas la solitude pleine de celui qui boit à la source. Plus la force intérieure se développe, plus l’être se verticalise, moins il devient dépendant du désir de couple. Mais en même temps plus il a la possibilité de désirer l’autre dans la confiance et non dans la distance. L’androgyne en chacun de nous homme ou femme, transforme le désir et le rapproche de l’unité.

-  Qu’est-ce qu’un couple conscient ?
Un couple conscient est l’espoir de notre civilisation. Deux personnes, homme et femme, ont suffisamment évolués vers eux-mêmes et vers l’autre pour vivre ensemble de manière non pas névrotique mais harmonieuse. Il ne s’agit pas de perfection mais disons d’un 50% où le passé familial cesse d’être actif compulsivement. Certes il reste des traces cicatricielles sensibles mais non plus explosives sous forme de bombes potentielles non maîtrisées. Chacun connaît l’histoire de l’autre et éprouve de la compassion pour l’enfant blessé qu’il est. Chacun est aussi en mesure de regarder en l’autre un aspect lumineux, une essence, une âme. Je représente volontiers le parcours de transformation du couple par une roue d’évolution comportant sept étapes, qui se rejouent sur chaque tour de spirale et avançant en direction du centre, du Soi de l’être. Les trois premiers stades archaïques déjà évoqués sont toujours présents mais se traversent plus rapidement. L’intelligence éclairée du quatrième stade apporte un précieux retournement. Chacun comprend que ce n’est pas l’autre qu’il faut changer mais soi. Pour autant beaucoup reste à faire. Au cinquième et sixième stade, le couple a assez d’espace pour que la complétude du masculin-féminin bouscule les rôles et les comportements. Un changement important se profile. L’autonomie intérieure de l’androgyne extrait les partenaires d’une relation de besoins et d’exploitation mutuelle. L’intimité sexuelle et affective du couple peut connaître des crises de transformation, plus de distance, moins de distance, mais une nouvelle harmonie se construit qui redonne de la noblesse et de la créativité à la rencontre. Il y a dans tout couple un potentiel de guérison au même endroit où il y a un potentiel d’explosion. C’est seulement à partir du quatrième stade que nous sommes en mesure de le découvrir et de le vivre. Acceptons avec optimisme d’user notre possessivité, notre violence prédatrice , la découverte de l’amour fait partie du voyage. Devenons conscients du processus et donnons nous la chance d’incarner ces possibilités.

-  A lire : *« Gourmande Sérénité » aux éditions Albin Michel. ** cf le livre « La Sainte folie du couple »